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  • Guelma 1945

    « Le souvenir de ce qui fut, une présence de chaque instant. »

    Marcel Reggui en 1996 à propos des événements de Guelma 1945.


    Nous voulions parler de choses amusantes, un contrôle fiscal par exemple ou un retrait de permis, deux des nombreux ornements qui rendent la vie des Français si plaisante de nos jours.

    Et puis un nom nous est revenu à l'esprit : Guelma. Pourquoi Guelma cette petite ville Algérienne hante t'elle depuis si longtemps notre esprit ? Pourquoi ce nom revient il en de si nombreuses circonstances, dès que nous entendons parler d'une tragédie humaine dans le monde ?

    Parce que précisément Guelma 1945 est le parangon de la tragédie. L'archétype de la laideur humaine. Et que mon pays en porte la responsabilité. Et que le peu de place que Guelma 1945 a laissé dans l'histoire est en rapport inverse de la démesure de l'évènement.

    Il s'est produit à Guelma un événement tellement incroyable, tellement dramatique que l'on essaie de se persuader qu'il n'a jamais eu lieu. Qu'il n'est pas vrai. Ce n'est même pas une légende car on n'en parle plus et l'on n'en a jamais parlé. Pas d'ouvrages, sauf un, mais de première main, heureusement. Aucun intérêt des média, ni des historiens auto-proclamés de l'Algérie, tels Benjamin Stora.
    Parlez moi des émeutes de Sétif la même année où les massacres perpétrés par les uns et les autres ne manquèrent pas ! Là vous trouverez tout ce que vous voulez savoir même si l'abondance d'informations finit par nuire à la qualité de celle-ci. Surtout lorsque l'on manipule les milliers de morts comme autant d'arguments, comme si c'était plus facile que d'essayer de comprendre l'enchaînement des faits.

    La France du printemps 1945 est ivre de sang et de larmes. Elle pense aux morts d'Oradour et à ceux de Tulle. Et aussi à ceux des bombardements alliés qui la martyrisent depuis des années. Mais elle entend surtout les cris de dizaines de milliers de suppliciés, des assassinés de la Libération, des familles entières massacrées par de pseudo-résistants qui ne vengent rien mais rabaissent notre pays et transforment en cauchemar la liberté retrouvée.
    Il y trois ans la télévision passait une film d'archive sur cette Libération : quelques hommes armés poussent à travers une foule immense -la place principale d'une ville de province est noire de monde- un malheureux qui est finalement amené, poussé, jeté sur un échafaud où un nœud coulant l'attend. On se prend à espérer qu'il va enfin mourir, mais quel espoir mon Dieu ! Il est alors pendu par les pieds, hissé jusqu'à la poulie. Alors on le laisse tomber sur le sol, on le remonte, et l'on continue jusqu'à ce qu'il ne bouge plus. On le laisse enfin inerte sur le plancher de l'échafaud. La foule hurle, les femmes rient, les hommes montent, frappent l'homme mort et crachent sur lui.

    Vous êtes un peuple cruel nous disait un Britannique. En écrits, lisez vos journaux toujours à chercher le coupable. En paroles, un quart d'heure dans un café et vous avez l'impression qu'il faut nettoyer la terre de la moitié de ses habitants. Et surtout dans les faits. Votre Roi et votre Reine et leur petit enfant assassinés. Vos révolutions. Votre libération. A Nice en 1944 ce sont les Américains qui ont du arrêter la folie des nouveaux résistants. En Allemagne en 1945 c'est nous qui avons protégé les DP -personnes déplacées, Allemands chassés par les Russes- des excès des anciens Francs tireurs et partisans communistes engagés dans l'armée.

    Ainsi la violence fait partie de la vie de la France libérée et c'est peut-être une des raisons pour lesquelles l'affaire de Guelma n'a éveillé aucun intérêt sur le moment. De plus le responsable est un résistant de la première heure, un gaulliste. En 1945 un résistant gaulliste -ils ne le furent pas tous, des communistes aux royalistes comme Rémy- est un homme intouchable, au dessus de lois. Et d'ailleurs qui se préoccupe des lois à cette époque ?

    Mais l'Algérie de 1945 n'a pas connu l'occupation. Elle n'a jamais vu un soldat Allemand. Elle a été protégée de la guerre par la politique du maréchal Pétain.
    Elle a seulement cotoyé les Américains. Et surtout dans les petites villes leur contact avec la population Arabe a été très heureux. Spécialement pour les classes Algériennes favorisées où les jeunes professeurs, commerçants ou entrepreneurs ont cru que leur monde aller s'ouvrir enfin, qu'une chance de montrer leurs talents allait leur être donnée : la libre entreprise !
    Avant la guerre un entrepreneur Algérien n'avait aucune chance de pouvoir acquérir un fonds de commerce bien placé, tout se vendait et s'achetait entre non-musulmans.

    Ainsi en trois ans, de 1942 à 1945, les choses ont insensiblement changé. Et les Européens comprennent qu'une classe moyenne est en train d'émerger. Et qu'elle possède des talents. Et qu'elle pourra sans doute les gêner car ces jeunes gens veulent avoir la place qu'ils méritent dans leur pays.

    Marcel Reggui est l'un d'entre eux. Lui, ses trois frères Hafid, Paul, Mohamed et leur sœur Zohra sont les enfants de monsieur Reggui qui a racheté -en 1943 précisément- le grand Hôtel d'Orient, place Saint-Augustin. Avec son café Le Glacier, c'est une des plus belles entreprises de Guelma.
    Lors de cet achat la présence des Américains avait déjà évité un drame car certains concurrents Européens voulaient, par la force, empêcher cette opération. Mais ils avaient reculé en voyant les liens que la famille avait noué avec les officiers Américains.

    La famille Reggui est d'origine Tunisienne, installée en Algérie depuis 1905.
    Elle est très unie autour des deux parents. Si les règles de vie sont strictes, la liberté de cœur, de conscience, est cultivée. Et c'est ainsi que deux des frères Reggui choisiront de se faire baptiser.

    Le 8 mai 1945, jour de la capitulation Allemande, une manifestation est organisée à Guelma. Elle regroupe essentiellement des jeunes, deux cent peut-être, qui veulent ainsi signifier qu'après la libération de la France il convient de donner un peu de liberté aux Algériens. Manifestation pacifique, une petite bousculade, rien de plus.
    Mais le représentant de l'état est André Achiary*. Policier, résistant de la première heure il a été nommé sous-préfet à titre temporaire car il offre toutes les garanties au gouvernement de 1945 pour qui la valeur se mesure à l'aune du résistantialisme.

    Achiary ne veut pas de cette manifestation des jeunes de Guelma où deux des frères Reggui allaient figurer en bonne place. Deux seulement car Paul travaille à Paris et Marcel n'est pas en Algérie à ce moment là.
    Dans les 4 jours qui suivent 600 jeunes gens sont arrêtés sur ordre d'Achiary. Mais ces arrestations ne sont pas faites au hasard. Il s'agit de la fine fleur de la ville, les étudiants, les entrepreneurs, d'abord les fils des familles Algériennes bien en vue à Guelma. Mais aussi quelques jeunes plus humbles pour faire bonne mesure...

    Achiary a organisé et armé–ou laissé s'organiser et s'armer ?- une milice de colons, ouvriers, employés et commerçants qui procèdent aux arrestations. Le soi-disant sous-préfet réquisitionne une partie des locaux de la gendarmerie. Les jeunes gens y sont amenés, battus sans aucune pitié, laissés entassés dans les caves, sans eau, sans nourriture. Et 24 ou 36 heures après des camions les emmènent à l'extérieur de la ville où cette milice les fusille. Leurs corps sont jetés dans les fossés ou enterrés à la hâte dans des charniers creusés par de malheureux fellah réquisitionnés par les miliciens.
    Zohra cherche partout deux de ses frères qui ont été ainsi assassinés. Sa brûlante détermination gêne les tueurs. On l'amène près d'un charnier, on la tue et on la jette avec les victimes de la veille.
    Mais l'affaire commence à s'ébruiter. Pas par la bourgeoisie de Guelma qui, presque entièrement Pétainiste de 1940 à 1942, est menacée de mort depuis la Libération et n'ose plus parler. Ni par l'évêque, hélas, dont le silence blessera cruellement Marcel Reggui.

    Mais par le maire de Guelma lui-même, révolté et à qui Achiary s'adressera brutalement "à cette heure les élus n'ont plus rien à dire".
    Mais par les femmes de gendarmes qui ont tout de suite su ce qui se passait et haussent le ton.
    A Alger même l'affaire commence à être connue.
    A Paris le gouvernement nomme alors un enquêteur indiscutable, le général de gendarmerie Tubert, un grand résistant lui aussi.
    Tubert s'envole pour Alger où il reste trois jours pour organiser son enquête. Puis il se rend par la route à Sétif afin de rejoindre ensuite Guelma. A Sétif il trouve un télégramme du gouvernement : "rentrez à Paris immédiatement". Il n'ira jamais à Guelma.
    Les élus Français d'Algérie du palais Bourbon ont bien fait leur travail. Ils vont réussir à étouffer l'affaire.
    Pendant ce temps les assasssins reviennent brûler les corps pour effacer les traces de leur crime, mais il y en a trop et plusieurs charniers subsistent.

    Le gouvernement décide, enfin, de suspendre Achiary mais n'ose lui signifier son congé. On envoie le général Martin pour le faire et Achiary s'efface devant l'armée. Martin arrive aussi à sauver la vie de Paul Reggui arrivé précipitamment de Paris pour tenter de protéger sa famille. Il sera moins heureux en faisant libérer Mohamed, l'autre frère qui avait eu la chance d'être arrêté par la police et non la milice. Un agent le raccompagne à l'hôtel familial. Mais alors que Mohamed parcourt seul les 30 derniers mètres à travers la place Saint-Augustin un tueur de la milice coloniale embusqué sous le porche de l'hôtel l'abat de deux balles de pistolet.

    Trois frères sont morts. Leur sœur est morte. 500 à 600 jeunes gens, à la fois si Algériens et si proches de la France ont été massacrés.
    L'élite d'une ville a disparu en moins d'une semaine. Ils avaient de 18 à 30 ans. Futurs professeurs et fonctionnaires, ingénieurs, hommes d'affaires, médecins ou avocats : tous assassinés.

    La justice militaire est chargée de l'affaire. L'enquête progresse, des charniers sont mis à jour. On retrouve le corps de Zohra, seule victime féminine, morte de son amour pour ses frères.
    Mais cette justice là avance trop vite et elle est dessaisie au profit du tribunal de Guelma dont les liens avec les colons sont très forts.
    On n'entendra plus jamais parler officiellement du drame de Guelma.


    Il a été fait enfin justice du massacre de Katyn en 1944 où les soviets exécutèrent plusieurs milliers d'officiers Polonais et tentèrent, sans succès, d'en faire porter le poids aux Allemands. Andrzej Wajda a réalisé un film et les Russes eux-mêmes ont reconnu ce crime.

    Il nous semble que l'affaire de Guelma est pire. Car il ne s'agit pas d'une guerre entre deux ennemis héréditaires –je ne veux pas dire que cela excuse le massacre de Katyn- mais je pense que l'extermination programmée d'une élite dont la France était responsable et qu'elle aurait du protéger en tant que puissance tutélaire depuis 115 ans est un crime encore plus grave.

    Les massacres de Guelma Algérie, mai 1945 : une enquête inédite sur la furie des milices coloniales. Aux éditions de la Découverte.
    Publication intégrale des notes de Marcel Reggui qui n'avait pas voulu les publier de son vivant : par amour de la France ou par honte pour elle, pour cette France qu'aimaient tant les frères Reggui ?


    *André Achiary est le fils de Léon Achiary, adhérent à la SFIO . Il grandit en Kabylie et à Alger. Il y connut les Jeunesses socialistes et, dans les années 20, il fut élève au lycée d'Alger. Licencié en droit, reçu au concours de commissaire de police, il est nommé en 1935 au service de la Sûreté à Alger. En 1938, il devient sur le département d'Alger le responsable de la Brigade de Surveillance du territoire.
    Dès 1939, il s'illustre par l'arrestation, et parfois la disparition, de plusieurs dizaines d'agents de l'Axe. En contact avec Londres par le réseau d'information Forces françaises combattantes en Afrique du Nord (AFR) créé par le socialiste Paul Schmitt dès l'automne 1940, il s'acharne à poursuivre les communistes et à démanteler les tentatives de réorganisation clandestines. Il paraît « un petit bonhomme râblé, rageur, au visage intelligent et vif, sympathique et qui accueille les bras ouverts tous ceux qui parlent de faire quelque chose ». Rapidement violent, il est un opiomane avéré (source Wikipédia)


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